Par epic_dt le 23 Juin 2009, 15:09

INTELLIGENCE ET SAGESSE

Chaque joueur l’a prononcé au moins une fois : « impossible que mon PJ ne connaisse pas cette banalité, il a 18 en intelligence ! », voire « pas croyable, avec 18 en sagesse, je ne peux pas me rendre compte de ça ? ». Sans vouloir ouvrir le débat sur l’intelligence des joueurs contre l’intelligence des PJ, cet article apporte un éclairage sur ce qu’est l’intelligence, comme on l’entend dans la littérature psychologique actuelle.

QU'EST-CE QUE L'INTELLIGENCE ?

Vous aurez constaté par vous-même que la définition de l’intelligence telle qu’elle se trouve dans le manuel des joueurs 3.5 porte à sourire par son laconisme quand on sait la quantité impressionnante de travaux que des scientifiques ont réalisé sur le concept d’intelligence depuis plus d’un siècle. Page 9 du MdJ 3.5 : « L’intelligence symbolise les facilités d’apprentissage et de raisonnement de votre aventurier ». À la page 10, vous pourrez même lire que « les personnages intelligents sont souvent curieux et aiment faire de belles phrases ».

En 1920, Spearman opère une analyse statistique rigoureuse sur les premiers tests d’intelligence (apparus en 1903) et réussit à isoler ce qu’il appelle le 'facteur G', un facteur capable selon l’auteur d’expliquer jusqu’à 80% de ce que nous appelons l’intelligence au sens commun. A ce jour, aucune expérience n’a pu remettre en cause l’existence de ce facteur. Nous disposons tous, vous, moi et vos PJ, d’un facteur G, qui est une de nos caractéristiques propre, au même titre que notre taille et notre poids. Le défi des psychologues est d’une part d'attribuer une signification à ce facteur G, et d'autre part de pouvoir le mesurer. C'est généralement ce qu'on entend par 'mesurer le QI'.

COMMENT MESURER L'INTELLIGENCE ?

De nos jours, on utilise souvent les tests de Wechsler (le WISC pour les enfants, le WAIS pour les adultes). Le postulat principal de Wechsler, généralement admis par la communauté scientifique, est qu’il n’existe pas une seule intelligence, mais que celle-ci est le mélange de plusieurs 'traits' que le WAIS mesure séparément. Dans le cas du WAIS, le QI d'un adulte est mesuré via deux échelles : un QI verbal et un QI de performance.

Le QI verbal regroupe les tâches suivantes :

  • La mémoire des chiffres : on vous cite des séries de chiffres que vous devez répéter ensuite, le nombre de chiffres augmente au fur et à mesure)
  • L’information : des questions générales culturelles. Exemple : « qu’est ce qu’un thermomètre ? »
  • Le vocabulaire : donner des significations de mots. Exemple : « que veut dire 'instruire' ? » ou encore « que signifie 'anachorète' ?»
  • L’arithmétique : opérations mathématiques et résolutions de problèmes
  • La compréhension : expliquer le sens de proverbes ou de situations. Exemple : « pourquoi y a-t-il un âge minimum pour voter ? »
  • Les similitudes : trouver le point commun entre deux mots. Exemple : « en quoi une table et une chaise se ressemblent ? ».

Le QI de performance regroupe les tâches suivantes :

  • La complétion d’images : on teste votre capacité d’observation, d’analyse visio-spatiale
  • L’arrangement d’images : vous devez remettre dans l’ordre une série d’images dans un minimum de temps, afin qu’elles racontent une histoire logique
  • Le test des cubes : vous devez reproduire une image à l’aide de cubes de couleurs, un peu comme un célèbre jeu japonais avec des bouts de papier noirs
  • L’assemblage d’objets : grosso modo un exercice de puzzle
  • Le code : classique des jeux d’enfants. Une lettre égale un chiffre, il faut reconstituer une proposition à l’aide d’un code.

Dans les dernières versions du WAIS, il existe également des exercices visant à mesurer la mémoire de travail et d’autres capacités d’analyse visio-spatiales. Ces éléments ont été assez récemment considérés comme important pour la mesure de l’intelligence. La moyenne du QI mondial est de 100 et l’écart-type de 15 (cela signifie que 64% de la population se trouve entre 85 et 115 et que 95% de la population se trouve entre 70 et 130)

EN RESUMÉ, SI VOTRE PJ EST INTELLIGENT, CELA SIGNIFIE QUE...

  • Il est doué avec les chiffres : il est capable de compter, résoudre des opérations mathématiques complexes et transposer des problèmes en chiffres
  • Il a un vocabulaire étoffé et comprend le sens exact de mots compliqués (sans pour autant 'aimer les utiliser' comme le suggère le manuel des joueurs), ainsi que le sens de plusieurs expressions et proverbes
  • Il connaît l’utilité et le fonctionnement théorique de la plupart des appareils et objets qu’il peut rencontrer sans devoir procéder à tâtons. Du simple thermomètre à la triple baliste.
  • Il sait profondément pourquoi les choses sont comme elles sont et pourquoi les gens font ce qu’ils font. Il sait pourquoi on fait cuire des aliments, pourquoi existent les héritages, les lois et la prison, etc... Il est aussi capable de déduire des choses de ces éléments : il sait que l’assassinat du roi entrainera probablement le chaos et les émeutes dans la ville, par exemple.
  • Il a une excellente mémoire à court terme.
  • Il est capable d’associer des chiffres, des lettres, compléter des séquences logiques avec aisance.
  • Il a une perception et des capacités d’abstraction spatiales très élaborées.

Remarquez qu’intuitivement, les auteurs de D&D semblent assez d’accord avec la définition de l’intelligence de Wechsler.

D&D A-T-IL TOUT FAUX ?

On pourrait croire avec ces résultats que les auteurs ont tout bon. Bien que leur définition de l’Intelligence soit simpliste, ils ont intuitivement pu associer les bonnes compétences et ne sont pas tombés dans des pièges assez faciles (Contrefaçon et Désamorçage pourraient intuitivement relever de la Dextérité, par exemple). Il y a cependant quelques éléments discutables :

a) La compétence de Détection est liée à la Sagesse alors qu’elle serait, comme on vient de le voir, en partie déterminée par l’Intelligence. Le raisonnement suivant tient la route pour la Perception auditive également. Les auteurs ont instauré une dichotomie « théorie – sensation » entre l’Intelligence et la Sagesse et ont, à ce titre, considéré que percevoir l’espace relève de la Sagesse. En fait, dans ce cas précis, c’est le concept même de Détection qui est biaisé.

Percevoir quelque chose implique toute sorte de mécanismes compliqués. Avant toute chose, vos organes sensoriels doivent être capables de 'récolter' le stimulus sensoriel. En gros, votre rétine, votre oreille interne ou vos papilles gustatives doivent être dans un bon état. Cela n’a évidemment aucun rapport avec l’Intelligence ni avec la Sagesse. Une fois un stimulus perçu, deux mécanismes automatiques sont généralement mis en jeu : une construction spatiale du stimulus et une identification de la nature de celui-ci. Si votre système sensoriel perçoit un son, vous allez automatiquement chercher la provenance de celui-ci (à gauche, à droite ?) et ce qu’il représente (des bruits de pas ? un petit animal ?), et ce de manière généralement automatique. Il semblerait que la construction spatiale relève de l’intelligence (comme on l’a vu), mais que l’identification de la nature relève surtout de l’apprentissage (on n’identifie que les sons qu’on a déjà entendu).

Parallèlement, avant même que vous ne puissiez parfois identifier exactement le stimulus, toute une série de comportements réflexes se mettent en œuvre (recracher de la nourriture infecte sans même savoir ce que c’est, se jeter à terre lors d’un bruit violent mais non identifié, etc...). Éventuellement, ces réflexes pourraient être assimilés à la Sagesse D&D, mais la proposition est loin d’être convaincante.

Le message des auteurs, à l’origine, est que la Sagesse représente l’ouverture au monde en opposition à une intelligence 'renfermée' et 'théorique'. Le postulat est en fait faux : l’intelligence comme les psychologues l’entendent représente également des aspects d’ouverture au monde. Le cliché de l’enfant autiste surdoué est un faux cliché : cet enfant sera brillamment intelligent dans certaines tâches (notamment le test des cubes où ils sont généralement impressionnant) et beaucoup moins dans d’autres (surtout les tâches verbales).

b) Les mages ont-il vraiment des facilités pour mémoriser leur sort parce qu’ils sont intelligents ? L’intelligence est déterminée en partie par la mémoire à court terme, mais aucun travail n’a encore intégré la mémoire à long terme. La différence entre les deux se trouve dans les capacités d’apprentissages, et aujourd’hui encore on doute de l’impact du QI dans les tâches d’apprentissage. Les magiciens et autre PJ intelligents ne sont donc pas (encore) scientifiquement plus aptes que les autres à apprendre des choses et à les retenir plus que quelques minutes, bien qu’ils aient un avantage certain pour mémoriser à court terme (de l’ordre d’une dizaine de secondes, maximum une minute).

Il est certain que les PJ intelligents ont tout de même des facilités pour apprendre certaines choses, mais c’est en réalité un problème caché : les PJ intelligents sont capables d’apprendre uniquement des éléments repris dans le test de Wechsler. Ils sont habiles pour apprendre du vocabulaire (ils sont déjà doués dans le domaine) ou comprendre le fonctionnement d’une société (là aussi ils ont des facilités).


 
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