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LES VIKINGSPage 1 - Page 2
FORCE ET COURAGEA proprement parler, le terme viking désigne
uniquement les guerriers qui partent en expédition au delà des mers.
Il faut avoir vécu parmi les peuples du Nord pour savoir à quel point ils sont robustes et endurants. Grimr le Chauve, un fameux forgeron, ne trouvait pas d'enclume à sa mesure. Il partit seul sur un vaisseau à huit rames, plongea dans la mer glaciale, et remonta du fond une pierre assez solide pour résister à ses coups de marteau. J'ai vu cette fameuse pierre, et n'ai pu la bouger d'un pouce. Et je pourrais multiplier les exemples, comme celui de Gisli Sursson qui, assailli par quinze guerriers, fut si gravement blessé au ventre que ses intestins pendaient. Il les lia sous sa chemise et continua à se battre. En fait, là-bas, les nouveaux-nés chétifs sont abandonnés aux loups. Rien d'étonnant donc si les autres, après avoir franchi le cap toujours difficile des premières années, jouissent d'une robuste santé jusqu'à la lin de leur vie, et si l'on entend souvent cette phrase dans la bouche des vieillards qui se couchent pour mourir : "Je ne me suis jamais alité de ma vie, je crois que je ne me relèverai pas". Les lâches y sont méprisés plus que partout ailleurs. La honte s'attache au nom du guerrier qui se fait tailler l'arrière-train à coups d'épée. La gloire posthume récompense celui qui affronte la mort sans ciller. On m'a parlé d'un homme capturé par un roi et promis à la hache. Il demanda qu'on lui tienne les cheveux afin qu'ils ne soient pas souillés quand le fer s'abattrait sur son cou. Cette faveur lui fut accordée. Mais au moment crucial, il tira violemment la tête en arrière, et la hache trancha les poignets du guerrier qui tenait sa chevelure : "Ô roi, tes hommes sont-ils si négligents qu'ils laissent leurs mains traîner dans mes cheveux ?" Et le condamné éclata de rire avant d'être taillé en pièce par la garde royale. Pour eux, le destin d'un homme est tracé dès sa naissance : certains ont "la chance", d'autres non. Mais celui qui n'a pas la chance peut tout de même accomplir de grandes choses et doit s'y efforcer, jusqu'au jour où il verra le destin se tourner contre lui, et où il lui faudra mourir aussi courageusement qu'il a vécu.
UNE ARME POUR SEUL HÉRITAGEA douze ans, le jeune nordique est déjà considéré comme un homme responsable de ses actes. Thorkell, fils bâtard de Thorgrimr, n'était pas plus âgé lorsqu'il commit son premier meurtre. Il jouait sur le plancher de la salle commune avec d'autres enfants quand son père lui offrit une hache, à condition qu'il tue un sorcier, ennemi de sa famille. Thorkel fendit le crâne du sorcier « en disant que ce n'était pas grand chose à faire pour avoir la hache ». Les Scandinaves mûrissent vite, et pour certains, cela tient du prodige. A cinq ans, Egill, fils de Grimr, se vit refuser la permission de participer à une fête : "Tu n 'iras pas, dit son père, parce que tu ne sais pas te tenir dans une société nombreuse où il y a de grandes beuveries, toi qui n'es pas considéré comme de commerce facile déjà lorsque tu n'es pas ivre". En effet, Egill avait fort mauvais caractère : avant son douzième hiver, il tua un camarade à la suite d'une partie de balle trop chaudement disputée. Son père "ne fut pas trop content", mais sa mère se félicita de trouver chez son fils le tempérament d'un viking, et dit que "quand il serait en âge, il faudrait lui donner un vaisseau de guerre". Un jeune homme qui, à dix-huit ans, n'a ni entrepris de voyage ni fait ses preuves au combat passe pour un bon à rien. Attendre paisiblement l'héritage de son père est indigne d'un fils de viking. D'ailleurs, c'est souvent un mauvais calcul. Nombre de guerriers enterrent secrètement leur trésor pour s'assurer que personne n'en profitera après eux. Les rois sont ensevelis dans leur navire avec leurs biens les plus précieux, leurs esclaves, leurs chiens, et leurs chevaux. Quant aux vikings qui suivent la route de l'Est, ils placent une épée nue à côté de leur fils nouveau-né et déclarent : "Tu n'auras rien par héritage, et tout ce que tu possèderas, il te faudra le conquérir avec cette arme". LES CHEFS, LA VENGEANCE ET LA HONTEUn roi nordique ne dispose pas d'un pouvoir absolu. Son autorité dépend de sa valeur personnelle et de celle de ses "housecarls", des guerriers qu'il a su convaincre d'entrer à son service. Les guerres de successions y sont courantes et un roi doit sans cesse défendre son trône : en faisant assassiner ses rivaux potentiels, en leur livrant bataille, ou en les mariant à ses filles pour lier leurs intérêts aux siens. En outre, un roi ne peut changer la loi : cette prérogative appartient au Thing, l'assemblée des hommes libres. Impossible d'imposer son point de vue à ces gens turbulents sans prendre des mesures extrêmes, comme ce roi qui vint à l'assemblée avec sa garde personnelle et mis les hommes présents devant le choix suivant : ratifier ses décisions ou livrer bataille ! Mais de telles méthodes, parfois efficaces, sont toujours risquées, car les nordiques ne se laissent pas facilement intimider. Si son honneur l'exige, un homme courageux n'hésitera pas à bafouer l'autorité royale : en tuant l'un des proches du souverain, voire en lançant son javelot contre le roi lui-même, comme osa le faire Egill Skallagrimson lorsque son vaisseau croisa dans le brouillard celui du prince Eirikr Hache Sanglante.
Dans une large mesure, l'exercice de la justice échappe aux rois. Car la vengeance est un droit sacré. La famille de la victime cherche à tuer le meurtrier ou l'un de ses proches, et comme un meurtre en appelle un autre, l'affaire peut durer longtemps. Des fermiers voisins se livrent de véritables guerres privées pour un bout de pâturage ou quelques moutons. N'allez pas en conclure qu’il n’y a pas de lois, elles simplement fort complexes et déroutent l'étranger. J'ai renoncé à saisir leurs subtilités, et me borne à vous livrer ces quelques faits : Les Things font office de tribunaux. Cependant, personne n'est officiellement chargé de faire respecter leurs sentences. C'est l'affaire de tout homme libre. Je n'ai entendu parler que d'une seule affaire de vol. Le coupable était un étranger, il n'a pas été assigné devant le Thing et on l'a pendu sans autre forme de procès. Les meurtres sont bien plus fréquents. L'assassin ne dépouille pas sa victime, mais va solennellement revendiquer son crime dans la ferme la plus proche du lieu où il l'a commis. La famille de la victime peut alors rechercher la vengeance sanglante ou intenter un procès devant le Thing. Souvent, elle fait les deux à la fois. Pour éviter un procès, les deux parties peuvent s'accorder sur le choix d'un arbitre qui fixe des compensations monétaires pour chaque meurtre et chaque blessure. Les procès sont fort longs, et le moindre vice de forme les annule. Ils peuvent être brutalement interrompus par une provocation en duel, voire par une bataille rangée qui oppose, en plein tribunal, partisans de la défense et de l'accusation. D'où nouveaux meurtres, et nouvelles vengeances ou compensations... En l'absence de prison, l'une des sentences les plus graves qu'un tribunal puisse prononcer est la proscription, temporaire ou définitive. Le condamné doit s'exiler dans un délai fixé. S'il reste, personne n'a le droit de l'héberger et n'importe qui peut le tuer sans compensation. Quelques proscrits se terrent dans des cavernes et s'attaquent aux voyageurs. Les fermiers du voisinage s'efforcent de les déloger... et y laissent souvent la vie. D'HONORABLES PIRATES
Les vikings arraisonnent des vaisseaux en mer ou pillent les rivages. Dès qu'ils se sont un peu éloignés de leur terre natale, toute cible est bonne, même d'autres pays nordiques. Cependant, les expéditions lointaines ont l'avantage de n'entraîner aucun risque de représailles. En pleine mer, les vikings hissent la voile et obturent les trous de nage de leur vaisseau. Ils saisissent les rames pour rejoindre un navire ennemi, ou à l'approche de la côte. Sur le rivage, ils combattent à pied, mais prouvent leurs qualités de cavaliers dès qu'ils peuvent s'emparer de chevaux pour pénétrer plus profondément dans l'arrière-pays. Les navires vikings opèrent isolément ou par petits groupes. Ils se rassemblent, à l'occasion, pour entreprendre le siège d'une ville ou toute autre opération d'envergure. Il arrive qu'un roi prenne la tête d'une telle expédition ; cependant, la plupart sont des initiatives privées, lancées par des chefs qui s'imposent par leur ruse et leur courage. Se battre n'est pas toujours nécessaire. Parfois, la menace suffit pour que les habitants d'un pays versent tribut aux envahisseurs en échange de leur départ. Si, au contraire, le rapport de force lui est défavorable, le viking se fait marchand. Il vend son butin, ou l'ambre et les fourrures que produit son pays. Jamais il n'hésite à traiter avec l'adversaire d'hier, ou de demain, car un voyage commercial permet de reconnaître les rivages qu'on reviendra piller lorsqu'on sera en nombre. Marin, guerrier, pirate, pillard, commerçant, le viking est un parfait opportuniste. Il accepte même de devenir mercenaire et de protéger les terres d'un roi étranger contre d'autres vikings ! La manière dont les vikings gardent leur cap lorsque les nuages cachent les astres reste mystérieuse. On m'a parlé d'une étrange "pierre solaire", que je n'ai jamais vue : elle donnerait la position du soleil même quand le ciel est couvert. Je crois plutôt que les vikings ont l'art d'interpréter des indices subtils : couleur et température de l'eau, direction des courants, humidité du vent, présence ou absence de certaines races de poissons et d'oiseaux... Les navigateurs ne livrent pas volontiers leurs secrets, mais j'ai eu la chance de me lier d'amitié avec un homme qui me livra sa manière de faire pour se rendre au Goneland : "Je gagne un certain point de la côte, me dit-il, puis je pars vers l'Ouest. Je laisse les îles Faeroe à main gauche en passant à une distance telle que le sommet des falaises soit visible mais non leur pied. Je passe hors de vue de l'Isnald, mais à l'intérieur du cercle fréquenté par les oiseaux qui nichent sur l'île. Je maintiens le cap à l'ouest jusqu'au jour où j'aperçois les contours familiers des montagnes du Goneland. Si je m'égare, je libère un des corbeaux que j'emporte en voyage, et je suis la direction de son vol. Il me conduira vers la terre la plus proche". Il arrive cependant qu'on se perde en mer. Lorsqu'Eirikr le Rouge partit coloniser le Goneland avec vingt quatre vaisseaux, quatorze seulement arrivèrent à bon port, les autres furent déroutés ou disparurent en mer. C'est un exemple extrême, mais il reste que chaque traversée implique une prise de risques. DES DIEUX MORTELSLes devins sont formels : un jour, les créatures monstrueuses que les dieux tiennent en respect se révolteront. Alors commencera l'âge des combats, Ragnarok. Le serpent enroulé au pied de l'arbre du monde en rongera les racines, celui qui enserre le fond de l'océan déploiera ses anneaux pour surgir de l'abîme, le soleil et la lune seront engloutis. Et les géants franchiront la mer dans un navire fait des ongles des morts (aussi faut-il toujours couper les ongles de ceux qu'on enterre afin de retarder la construction du vaisseau fatal). L'échéance viendra pourtant. Les dieux lutteront et succomberont, tel est leur destin. Thor tuera le serpent de Midgard à coup de marteau mais périra lui-même sous l'étreinte du monstre. Le loup Fenrir dévorera Odin, et quand tout sera consommé, pas un dieu ne survivra pour voir l'ère nouvelle qui suivra le chaos. Odin, maître des devins, qui s'est crevé l'œil droit et pendu à un arbre pour atteindre la connaissance, ne peut ignorer que la bataille est perdue d'avance. Qu'importe, il la prépare avec soin et s'entoure pour cela d'hommes valeureux qui lutteront à ses côtés quand l'heure sera venue. Les walkyries l'aident en ce sens, emportant au Walhalla les héros morts au combat. Ceux-ci y resteront jusqu'au jour final, partageant leur temps entre festins et exercices guerriers. LE WALHALLA, LES EXCLUS ET LES AUTRESTERMES VIKINGS
Vanes : dieux aînés dont le principal est Njörd, le dieu de l'abondance, du vent et de la mer. Les Vanes se sont battus pendant un temps avec les Ases. Ases : groupe des dieux principaux du panthéon nordique, dont le chef est Odin. Asgard : cité des Ases, construite par Odin et ses frères. Elle est entourée d'une muraille infranchissable. Le Walhalla se trouve ici. Walhalla : demeure-des-occis, lieu où les guerriers valeureux sont amenés. Là ils attendent le Ragnarök, le jour où ils combattront dans une dernière guerre, contre le dieu Loki et de nombreux autres ennemis. Valkyries : vierges guerrières qui servent Odin et distribuent la mort parmi les guerriers héroïques. Leur âme va alors au Walhalla. Ragnarök : la bataille de la fin du monde, le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction d'Asgard. Elle opposera les Ases, menés par Odin et appuyés par les guerriers morts au combat, aux géants de glace et à Loki, ainsi que divers monstres dont le loup Fenrir, et avec l'appui des morts indignes du Niflhel. Niflhel (ne pas confondre avec Niflheim) : partie du royaume des morts, Helheim, où vont les hommes mauvais après leur mort. Wyrd : le destin qui régit chaque créature ou objet des neufs mondes, et dont les fils sont tirés par les Nornes, 3 femmes qui représentent le passé, le présent et le futur. Il s'agit aussi du nom de la rune blanche des devins. Mourir au combat ouvre donc les portes du Walhalla, mais qu'arrive-t-il aux vikings qui n'ont pas cette chance ? Ceux qui périssent en mer tombent dans le monde de Ran, dont on sait peu de choses. Ceux qui meurent de vieillesse, de maladie, d'accident ou de toute autre cause, vont au séjour de Helheim, un lieu souterrain cerné par des rivières qui charrient des armes. On y accède par un pont gardé par un chien au poitrail dégouttant de sang. Au delà s'étendent les territoires obscurs où les morts connaissent une existence misérable. Ceux qui ont mené une vie honorable restent là, trempés et glacés dans de vastes salles sans lumière. Les autres vont encore plus loin, au Niflhel, l'enfer, le vrai. Dans les deux cas ce sort n'est pas enviable, aussi voit-on des hommes, sur le point de mourir de vieillesse, demander à leurs compagnons d'appliquer sur leur peau des marques de lance. Ils espèrent ainsi accéder au paradis des guerriers. Il est toutefois intéressant de noter que, à l'inverse, on peut refuser d'aller au Walhalla, même si on y est invité. Helgi l'audacieux n'avait lui pas eu besoin de tricher pour entrer au Walhalla. Odin l'y avait accueilli avec grand honneur en lui offrant "de régner sur toutes choses avec lui". Cependant, Helgi préféra quitter le paradis des guerriers pour regagner sa tombe. Là, sous le tertre gazonné, il pouvait recevoir la visite de son épouse. Certains morts ne vont donc ni au Walhalla, ni dans le royaume de Hel, ni dans celui de Ran. Ils restent dans leur tombe, où ils mènent une existence très semblable à celle qu'ils vivaient jadis. C'est pourquoi on les enterre avec leurs biens : armes, outils, nourritures, esclaves, chevaux... Mieux vaut ne pas piller leur sépulture, car ils sauraient se défendre, mieux vaut ne rien garder des objets dont ils auraient besoin, car ils reviendraient les chercher. "Un roi du Nord repoussa les armes qu'Odin lui offrait et cessa de sacrifier aux dieux. Cependant, il continua à porter des offrandes sur la tombe de ses ancêtres, car si l'homme courageux peut défier les dieux, jamais il n'oubliera ses morts." REGARDER LES MORTS EN FACEThorstein, fils d'Eric, séjourne avec sa femme dans une ferme amie. Une nuit, il dit à son épouse : "Notre hôtesse se comporte d'étrange manière, elle se redresse en s'appuyant sur les coudes... elle tâtonne pour chercher ses chaussures". Etrange, pour le moins, lorsqu'on sait que cette femme est morte et qu'on prépare déjà son cercueil ! On voit que les nordiques ne se laissent pas facilement impressionner. Des spectres évanescents ne les effrayent guère. Leurs revenants laissent de profondes empreintes dans le sol, grimpent sur les toits qu'ils arpentent d'un pas lourd, et sont d'une force prodigieuse. Cela n'empêche pas les héros de les affronter, à mains nues s'il le faut. Car un homme valeureux peut vaincre un mort en combat. Souvent, c'est le fils qu'on va chercher lorsque le père revient commettre des méfaits : au delà de la mort, une famille reste responsable du comportement de chacun de ses membres. En cas de défection des parents, on s'adresse à l'homme fort du voisinage, le seul, probablement, qui en imposait au fauteur de troubles lorsque ce dernier était vivant. Battre un revenant est un bel exploit, mais suffit rarement à régler un problème de hantise. Aussi curieux que cela paraisse, il faut parfois rassembler un tribunal où l'on assigne les morts. Bref, les morts ont une place naturelle parmi les vivants pour les vikings. C'est sans doute pour cela que les devins, ces prêtres nordiques, n'ont développé aucune magie spéciale contre les morts-vivants. Mort ou vivant, quelle différence ? |
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